Le podcast et YouTube ont tellement popularisé le format long qu'il en est devenu une norme, surtout pour l'interview. Aujourd'hui, une entrevue d'une heure ou deux ne surprend plus personne.
Des podcasts comme Génération Do It Yourself ou InPower avec Louise Aubery en France, ou encore Mike Ward sous écoute au Québec (pour ne citer qu'eux), ont largement contribué à à installer ce format dans les habitudes d'écoute, attirant des millions d'auditeurs fidèles.
Personnellement, j'adore ce type de format qui a redonné ses lettres de noblesse à l'écoute et la conversation.
À l'inverse des médias traditionnels, les invités peuvent enfin aller en profondeur sur un sujet sans risquer de se faire couper par une pause publicitaire ou musicale. Les intervieweurs, eux, ont le temps de poser toutes leurs questions. On peut raconter son parcours en long, en large et en travers, quitte à se répéter dans toutes les interviews qu'on donne.
Mais à force d'avoir du temps « illimité », ne tombe-t-on pas parfois dans des longueurs au détriment de la qualité?
J'ai toujours été impressionnée par mon ami journaliste Olivier Collet, Roi de la Concision, que ça soit dans son travail quotidien à la radio ou dans ses messages WhatsApp (allô les messages d'une seconde! 😉). Il est mon antonyme.
Depuis plus de 15 ans, Olivier Collet résume chaque matin l'actualité aux auditeurs de Tours, en France, en seulement trois minutes. Pour son flash info, il réalise une interview quotidienne de 10 à 20 minutes et n'en garde que quelques secondes pour sa diffusion à l'antenne.
Inutile de dire qu'il a appris à aller droit au but dans ses questions, tout en mettant ses interlocuteurs à l'aise rapidement, pour obtenir « la pépite » (je le cite) qu'il diffusera le lendemain.
Quelles techniques d'interview un podcasteur peut-il emprunter à un journaliste qui travaille en aussi peu de temps?
J'ai profité du passage d'Olivier Collet à Québec pour comprendre comment il réussit à faire ressortir le meilleur de ses interviewés avec une telle contrainte.

L'intervieweuse (Jessica Lebbe) rencontre le journaliste et auteur Olivier Collet à Québec - octobre 2024.
S'il y a bien un pouvoir insoupçonné pour réaliser une bonne interview, c'est tout ce qu'il se passe avant : la prise de contact, la rencontre et... les conversations banales avant de réellement enregistrer. Ça a l'air de rien, mais en faisant parler de la pluie et du beau temps, l'invité.e n'a pas besoin de réfléchir à ses réponses.
La pression descend et la sympathie s'installe quand l'interviewé.e est moins habitué.e à l'exercice.
Olivier confie qu'il leur fait même parler de « détails qui lui serviront seulement pour son introduction » toujours dans le but de les détendre. Quinze minutes nécessaires, mais qui ne se retrouvent quasiment jamais au montage.
Objectif? Retrouver cette spontanéité, une fois le micro ouvert, sur le ton de la conversation.
Voilà tout le paradoxe du format court. Pour obtenir une réponse mémorable, il faut parfois accepter de prendre son temps. Qu'il s'agisse d'interlocuteurs habitués ou non d'ailleurs!
🎙️ Tu veux entendre Olivier expliquer lui-même comment il met ses invités en confiance avant une interview?
Écoute l'épisode complet.

On ne se rend pas compte à quel point les échanges avant l'enregistrement sont du temps bien investi pour réaliser des meilleures interviews. Pourtant, c'est là que tout se joue.
Mine de rien, c'est parfois la première fois que tu rencontres cette personne. Quelques minutes à peine plus tard, tu lui demanderas peut-être de parler d'un échec, d'un deuil, d'un licenciement ou d'un moment qui l'a profondément transformé.
Vu sous cet angle, le moment passé à parler météo ou du trajet pour te rejoindre ne semblent plus si anodin. C'est une façon de s'apprivoiser avant de se raconter plus intimement.
Pourtant, cette étape est souvent négligée lorsqu'on cherche à améliorer ses techniques d'interview.
Pour résumer celle d'Olivier, les quinze premières minutes construisent la confiance. Les cinq suivantes révèlent la pépite.
S'il y a un mot que les journalistes entendent constamment durant leur formation, c'est celui-ci : l'angle.
C'est aussi un concept que je retrouve régulièrement dans mon travail en tant que stratège podcast. Pourtant, à écouter certaines entrevues, j'ai parfois l'impression qu'on confond encore le sujet et l'angle.
Parler d'entrepreneuriat ou du parcours d'un invité dans un épisode n'est pas un angle. C'est un (vaste) sujet!
L'angle, c'est par quel coin tu vas l'attaquer : L'entrepreneuriat quand on a une famille nombreuse? Retravailler après un burn-out? Lancer une entreprise comme première expérience professionnelle?
C'est aussi ce qui va te différencier de tous les autres médias ou podcasts qui auront le même sujet ou invité que toi.
Lorsqu'on travaille avec quelques secondes de diffusion à la radio, cette distinction devient essentielle. Olivier raconte d'ailleurs qu'avant même de réaliser une entrevue, il sait déjà ce qu'il cherche.
Qu'est-ce que je veux raconter?
Qu'est-ce que mon auditoire doit retenir?
Quelle est la pépite que j'essaie de faire émerger?
On connaît le dicton : « choisir, c'est renoncer ».
Cette réalité est encore plus vraie dans le format court.

Crédit photo : Carbo.
C'est probablement le seul aspect où mon approche diffère un peu de celle d'Olivier.
J'aime les entrevues qui me surprennent. Ces moments où une réponse inattendue nous amène dans une direction que je n'avais pas du tout prévue. À trop vouloir confirmer une hypothèse de départ, on risque parfois de passer à côté d'une autre histoire tout aussi intéressante.
Mais je comprends aussi la logique d'Olivier liée à ses contraintes. Quand ton travail consiste à condenser une conversation de 20 minutes en quelques secondes, tu ne peux pas te permettre de partir dans toutes les directions.
Même dans une entrevue longue, tu dois savoir ce que tu cherches.
Et lorsque la pépite apparaît enfin, tu es capable de la reconnaître et de rebondir pour l'approfondir.
Au fil de cet épisode, Olivier Collet est revenu plusieurs fois sur une idée toute simple : il préfère faire parler les gens. Ça semble être une évidence, mais cette nuance change beaucoup de choses dans une entrevue.
Une personne peut répondre à toutes tes questions sans jamais vraiment raconter quoi que ce soit. À l'inverse, lorsqu'elle commence à décrire une scène, un souvenir ou une émotion, on entre dans quelque chose de beaucoup plus vivant.
C'est d'ailleurs pour cette raison qu'Olivier privilégie souvent des questions qui commencent par « racontez-moi », « expliquez-moi » ou « décrivez-moi ».
L'objectif n'est pas de guider l'invité vers une réponse précise. Au contraire. C'est de lui laisser assez d'espace pour qu'il exprime ce qu'il a réellement à dire.

Olivier Collet à ses débuts sur la webradio Click'N'Rock, là où nous avons tous les deux commencé en région parisienne! Ces moments, où on se retrouvait en studio avec toute l'équipe, sont mémorables.
J'ai beaucoup aimé l'image qu'Olivier a utilisée pour décrire son métier :
« nous sommes des passeurs de curiosité ».
Comme intervieweur, notre rôle n'est pas seulement de satisfaire notre propre curiosité. Il consiste aussi à représenter celle de notre auditoire en posant la question de plus, demander un exemple concret... À faire préciser un détail qui semble évident pour notre invité, mais qui ne l'est pas forcément pour la personne qui nous écoute.
Ouvrir notre auditeur sur un sujet auquel il ne se serait peut-être jamais intéressé en temps normal...
On parle souvent d'écoute active dans une entrevue. Pourtant, je me demande si l'une des plus grandes qualités d'un intervieweur n'est pas simplement de rester curieux assez longtemps pour reconnaître la pépite lorsqu'elle apparaît.
Encore faut-il savoir ce que l'on cherche.
«
Si tu constates que dans ton interview de 20 minutes, il n'y a rien à garder d'intéressant, c'est qu'a priori, tu t'es foiré.
- Olivier Collet, journaliste.
Ce que les interviews courtes peuvent nous apprendre
Je me suis toujours dit que dans ma carrière, j'ai eu de la chance de réaliser essentiellement des entrevues longues en direct à la radio, donc sans coupures. J'ai toujours aimé prendre le temps et le privilège de cette profondeur.
Avant cette interview avec Olivier, j'ai toujours vu le format court comme une contrainte. Cette difficulté de raconter quelque chose d'intéressant (et pas banal) en quelques secondes seulement?
En discutant avec lui, je me suis plutôt rendu compte que cet exercice oblige à développer certains réflexes que tous les intervieweurs gagneraient à cultiver :
toujours prendre le temps de créer un lien avant d'enregistrer, quelle que soit la durée de l'entrevue,
savoir ce qu'on cherche réellement à faire ressortir (l'angle) dans le sujet que l'on veut aborder,
se demander quelle est LA chose qu'on retient de cette entrevue (s'il y en n'avait qu'une seule)
Les meilleures techniques d'interview ne reposent pas uniquement sur les questions que l'on pose, mais aussi sur notre capacité à accueillir notre invité, l'écouter, l'observer et faire émerger son histoire.
Peu importe que l'entretien dure trois minutes ou deux heures, le défi reste souvent le même : aider quelqu'un à raconter quelque chose qui mérite d'être entendu.
Et ça, Olivier Collet le fait tous les jours depuis plus de quinze ans.
Si tu veux découvrir sa méthode, ses anecdotes de journaliste radio et notre conversation complète, je t'invite à écouter l'épisode.

Selon le journaliste Olivier Collet dans cet épisode de L'intervieweuse, mettre un invité à l'aise commence bien avant l'enregistrement. Les conversations informelles avant l'entrevue permettent de créer un climat de confiance et de réduire la pression.
Parler du trajet, de la météo ou d'un détail du quotidien peut sembler anodin, mais ces échanges aident souvent l'invité à se détendre et à répondre plus spontanément une fois le micro ouvert.
Le sujet est le thème général abordé durant l'entrevue. L'angle correspond au point de vue choisi pour raconter l'histoire.
Par exemple, l'entrepreneuriat est un sujet. Lancer une entreprise après un burn-out ou concilier entrepreneuriat et famille nombreuse sont des angles.
Absolument. Une entrevue courte oblige souvent l'intervieweur à aller à l'essentiel, choisir un angle clair et repérer rapidement le moment le plus marquant.
La qualité d'une entrevue dépend moins de sa durée que de la pertinence des questions et de la capacité à faire émerger une histoire mémorable.
Journaliste radio à Tours depuis plus de 15 ans, Olivier Collet est également l'auteur des romans RER Réseau Express Romantique et Victoria.
Ses deux romans sont disponibles en France et au Québec chez vos libraires.


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